
Voilà maintenant de nombreuses années que Gérard Fromanger, dans ses propos, annonce la couleur :
« Le monde n'est pas un spectacle, ni une représentation. Je suis dans le monde, pas devant le monde ».
Impliqué dans ce monde, le peintre utilise l’appareil photographique pour des captations sans point de vue délibéré, sans cadrage privilégié, « images prélevées comme une pellicule sur le mouvement anonyme de ce qui se passe » nous dit Michel Foucault. Sur cinquante ans de travail, la couleur a joué un rôle fondamental dans la peinture de Gérard Fromanger. Si le «rouge Fromanger» décrit par Jacques Prévert poursuit le peintre depuis de longues années, il ne s’agit pourtant que d’un moment du processus. «Je ne suis pas, confirme-t-il, dans un registre particulier et obsessionnel, comme on peut dire le « bleu Klein » ou le « bleu Monory» . Dans mon travail, elles ont toutes le droit de cité, le droit à la vie et le droit de sa battre entre elles pour exister. ».
L'exposition "Annoncez la couleur ! " met l’œuvre de Fromanger en perspective avec Louis Ducos du Hauron, inventeur de la photographie couleur en trichromie, si méconnu et si déterminant dans l'aventure de notre image contemporaine. La première photographie couleur, prise à Agen en 1877, reposait sur le principe de Maxwell de décomposition de la lumière par les trois couleurs/lumières primaires : rouge, vert, bleu. Il réalisa trois photographies d'un même sujet au travers de filtres de verre colorés successivement en rouge, bleu et vert qui laissaient passer seulement les radiations de sa couleur, interceptant toutes les autres. En superposant enfin les trois épreuves, il obtint la restitution des couleurs. Le procédé de trichromie était né. Ce procédé résumé ici en quelques mots était le fruit de longues recherches et d'essais aux résultats souvent infructueux.
Gérard Fromanger parcourt en sens inverse le chemin de Louis Ducos du Hauron, en décomposant cette trichromie photographique pour mettre en scène les couleurs.
Dans "La peinture photogénique", Michel Foucault écrit au sujet des peintres de la Figuration narrative: « Ce qu'ils ont produit au terme de leur travail, ce n'est pas un tableau construit à partir d'une photographie, ni une photographie maquillée en tableau, mais une image saisie dans la trajectoire qui la mène de la photographie au tableau ».
C'est cette trajectoire que l'exposition ambitionne de révéler dans cette relation à la couleur, avec cette mise en perspective Fromanger/Ducos du Hauron.
Claude Guibert
Gérard Fromanger : le cœur fait ce qu'il veut
Une des plus récentes séries de Gérard Fromanger « Le cœur fait ce qu'il veut » vient de trouver cruellement une légitimité supplémentaire avec la disparition soudaine du peintre. Au terme d'une opération chirurgicale importante, il y a quelques années, Gérard Fromanger, retenu sur son lit d'hôpital, croise rapidement son chirurgien accaparé par la lecture des électrocardiogrammes. En manque d'informations, quelque peu inquiet, il interroge l'infirmier resté à ses côtés. Celui-ci, pour éluder toute explication, lui lance : "Vous savez, le cœur fait ce qu'il veut !".

"Cardiogramme peinture blanc de Titane" série"Le cœur fait ce qu'il veut" 2014 Acrylique sur toile 200X300 cm
Une fois libéré de cette lourde séquence à l'hôpital, le peintre se remémore cette phrase qui donnera le titre d'une nouvelle série de toiles. « Le cœur fait ce qu’il veut » associe dans un même élan les troubles que ce cœur peut subir : troubles médicaux connus par le peintre et traduits dans les Cardiogrammes, troubles affectifs partagés avec ce monde dans lequel, plus que jamais, il est impliqué comme aux premiers jours de son parcours d’artiste. Peut-être fragilisé par ces difficultés de santé, il va traduire sur la toile cette "intranquillité" ressentie au plus profond de son être. Deux composantes naîtront de la série « Le cœur fait ce qu’il veut » : les Cardiogrammes. et les Peintures-Monde.
Le 18 juin dernier Gérard Fromanger a finalement dû céder aux injonctions de ce cœur fantasque, fragilisé davantage encore par la maladie qui l'avait touché deux ans plus tôt.
Quand je rencontre Gérard en 1972 dans son atelier de Montmartre, son œuvre venait déjà de trouver, avec la série « Boulevard des Italiens » une voie décisive, celle d'une stratégie de la couleur admirablement révélée dans le développé chromatique des ces tableaux composant un ensemble indissociable.
Quarante neuf ans après cette découverte, on peut mesurer le chemin parcouru d'un fou de peinture qui a toujours associé l'histoire de l'art et sa recherche personnelle. Avec cette stratégie de la couleur Gérard Fromanger ne s'est jamais isolé sur un Aventin protecteur. Le peintre a toujours intensément souhaité s'impliquer dans son époque. Dès 1968, sa participation à l'Atelier populaire de l’École nationale des Beaux-arts de Paris concrétise l'engagement de celui qui n'avait de cesse d'affirmer : « Je suis dans le monde, pas devant le monde ».
Ces récentes années j'ai eu le privilège de développer, avec la confiance et la liberté qu'il avait bien voulu m'accorder, l'exposition « Annoncez la couleur ! » mettant en perspective cette stratégie de la couleur avec l'invention de la photo couleur en trichromie par Louis Ducos du Hauron auquel le musée des Beaux-arts d'Agen rend actuellement un hommage enfin destiné au grand public.
D 'Agen à Soissons, de Perpignan à Caen, d'Issoudun au Château de Vascoeuil ou Avallon, Gérard avait pu, à l'occasion de cette exposition « Annoncez la couleur ! », sacrifier à son exercice favori : consacrer des heures à dessiner pour chaque visiteur, sur un catalogue ou n'importe quel support disponible, une petite œuvre originale que chacun emportait précieusement, ravi de ce cadeau personnalisé. Chaque séance durait au-delà du raisonnable, perturbant quelque peu l'organisation des lieux. Gérard n'en avait cure. Et quand le dernier visiteur était enfin servi, l'équipe du musée arrivait avec son propre nombre de catalogues...
Au Père Lachaise, vendredi dernier, la foule des proches et des amis a partagé ce dernier moment, chacun préservant son Fromanger à lui, différent de celui des autres. Le mien abrite un demi-siècle de passion de l'art.




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